Quand je faisais mes études, lorsque les gens me demandaient ce que je faisais et que je leur répondais que j’étudiais l’histoire de l’art, on me regardait en penchant la tête d’un air compatissant et inquiet. Quant à mon entourage, bien qu’il me laissait faire, il s’interrogeait vraiment sur ce que j’allais faire quand je serais plus grande, pour de vrai… C’est un fait auquel il fallait que je m’habitue : étudier l’histoire de l’art ne constitue pas en soi de véritables études, encore moins une source de travail futur, ni même hypothétique ou voire phantasmatique.
Même à l’intérieur des sciences humaines, l’histoire de l’art fait parfois figure de plaisanterie. Il est le parent pauvre de l’Université des sciences humaines, déjà bien oubliée d’un point de vue des financements, et ne ramasse que les miettes. Sous-discipline de l’Histoire, l’histoire de l’art, c’est de la culture générale, du loisir, mais rien de plus. Pourquoi ? Et bien je me pose toujours la question.
Tout d’abord, il y a histoire de l’art et histoire de l’art. En effet, au sein même d’une université, modernistes (ceux qui ne jurent que par Louis XIV, Louis XVI et la grandeur de la France ou de la Renaissance italienne) et contemporanéistes sont frères ennemis. Les contemporanéistes voient bien souvent que l’art n’est qu’une longue et même histoire qui a pris naissance dans les origines de l’homme, aux grottes de Lascaux. Les autres, ne jurent que pas leur discipline, prenant l’art contemporain pour une hérésie et du grand n’importe quoi (j’exagère à peine…) Alors bien sûr, si les collègues ne nous prennent pas au sérieux, qui le pourrait ? L’histoire de l’art se tire ainsi elle-même une balle dans le pied. Comment établir un lien avec d’autres disciplines si en interne c’est déjà la zizanie ? L’histoire de l’art fait partie des sciences humaines. Elle permet de connaître l’homme, son fonctionnement dans la société, et même plus : on touche ici à l’émotionnel, à l’essence même de l’être humain. Mais elle ne peut suffire. Pour retirer toutes ces connaissances de l’histoire de l’art, on a besoin de décodeurs. Cela passe par d’autres disciplines telles que la sociologie, la psychanalyse, la sémiologie. Liées les unes aux autres, toutes ces sciences humaines nous apprennent d’où l’on vient et délivrent ainsi des clefs de connaissance de l’homme.
Ensuite, l’art aujourd’hui n’est pas vraiment valorisé, ni par l’Etat, ni par les élus locaux, ni par les gens. On investit beaucoup d’argent dans l’urbanisme, histoire de faire venir des touristes pour faire rentrer de l’argent dans les caisses. Avant, l’art était ostentatoire : Versailles en est la preuve. Les rois et les plus grands étaient des mécènes. L’art permettait de montrer son pouvoir, sa richesse. Il n’y a pas si longtemps, dans les années 70-80, avec Beaubourg ou le Capc, l’art contemporain s’exposait, l’art vivait. Malheureusement, les budgets baissent d’années en années et le politique, à l’image des actionnaires dans les multinationales, ont la main mise sur l’art et l’argent du pays. L’art est à l’agonie, à l’image du Capc de Bordeaux si loin des belles années où de grandes expositions y étaient organisées (exposition Miro, Louise Bourgeois, l’art des années 70, le Eat Art et bien d’autres). Pourtant l’art c’est le prestige d’une nation, sa culture, son essence, la grandeur de l’homme ; c’est l’expression de la liberté individuelle, des pensées.
On joue la carte des apparences au détriment de la culture : pour dire toute la vérité, je parle de Bordeaux ! Elle sonne creux ma ville. A Paris, on restructure les musées, on en ouvre. Est-ce par véritable désir de culture… ou pour faire venir des touristes ? Sur la Côte basque – pourtant si arriérée pour certains parisiens – une grande place est laissée à l’art, aux expositions, à la culture, et pourtant ce n’est pas le même budget que Bordeaux, du moins il me semble. Là encore, il y a derrière tout cela le désir de faire de l’argent. Art et économie sont intimement liés. Après tout, ce n’est pas grave, si chacun s’y retrouve. Si les expositions font venir des touristes, l’art survit et le politique est content de rentrer de l’argent. Après, c’est ma vision des choses, peut-être déformée par l’émotion qui m’étreint quand je pense à la déliquescence, presque inéluctable, de l’endroit magique qu’est le Capc. J’ai mal au coeur… Paris/Biarritz, un grand écart où la culture a sa place (bien sûr il y a d’autres villes très actives notamment Toulouse, etc.), un grand écart culturel, capitale/province. Entre les deux, Bordeaux qui est vide. A l’image de Bilbao qui a connu un essor économique incroyable grâce à l’installation du musée Guggenheim, Bordeaux devrait enfin investir dans l’art. Dans le Sud-Ouest, il manque cruellement d’un grand musée… Mais cela est une autre histoire.