Carré blanc sur fond blanc, 1918, huile sur toile, 79,4 x 79,4 cm, Moma.
Un carré blanc sur fond blanc… de quoi laisser perplexe les fervents de la débauche de couleurs et de la figuration… et émerveiller la rêveuse que je suis. Plus qu’un tableau, ce carré a changé pour moi l’histoire de l’art, presque la face du monde.
Au début du siècle, la Russie est en plein essor économique, mais aussi intellectuel et scientifique. Kazimir Malevitch, polonais né en 1878, émigre en Russie avec sa famille. Il choisit très tôt le chemin de la peinture. Comme beaucoup de peintres russes, avide de connaissances et de nouveauté, il touchera à toutes les tendances de l’art occidental. Installé à Moscou, lieu d’échange artistique avec la France, il découvre et assimile l’impressionnisme (Manet, Monet, Renoir), le symbolisme (Odilon Redon, Puvis de Chavannes mais surtout Maurice Denis). Il découvre les oeuvres de Cézanne en 1908. Il s’en imprègne avant de s’approprier le fauvisme et ses couleurs criardes. Enfin, le cubisme et le futurisme, qu’il explore et transcende notamment dans la réalisation des costumes pour l’opéra La victoire sur le soleil de Matiouchine en 1913 (quatre an plus tard, Picasso réalisait les costumes de Parade d’Eric Satie). Ce travail annonce l’annihilation de la figuration par l’utilisation massive de formes géométriques.
Les bases de l’esthétique occidentale acquises, Malevitch est ses compatriotes russes explorent leur propre culture et créent le néo-primitivisme. Puis, avec le zaoum, poésie transmentale libérée des mots pour exprimer davantage, les russes sont en marche vers un degré zéro de l’art, une ambiance intellectuelle qui annonce les marasmes de la Révolution russe de 1917.
Malevitch se tourne donc vers un art non figuratif. Pas dans le but de faire un travail de sape de l’art, mais bien dans celui de retourner aux origines simples. Tout redevient possible, débarrassé des règles conventionnelles. Désormais, l’objet de la peinture, le sujet, s’efface derrière la matière “peinture” elle-même et la couleur. Ce radicalisme se nomme le suprématisme. Complexe, spirituel, ce nouveau langage conçu sur des figures géométriques planes et de couleur unie n’en est pas moins critiqué par le monde artistique… Et pour cause : c’est une révolution sans précédent ! Carré blanc sur fond blanc en est son expression paroxysmique, exaltation de l’acte de peindre, libération totale du joug de la couleur et de la forme – libération morale et politique par rapport à un contexte nationale et internationale difficile ? La mort de l’art au sens traditionnel. Cela n’est pas sans rappeler Dada et les ready-made de Duchamp. Le refus de l’art pour l’art que Duchamp exprime en privilégiant l’idée, Malevitch l’a traduit en abandonnant la peinture traditionnelle. Hasard ? Influence ? Ou tout simplement symptôme d’un mal-être général dû à la guerre, poussant à la rupture, au renouveau ?
Dans cette toile de Malevitch, le carré sur un fond blanc n’est pas vraiment un carré, mais un quadrangle puisque les côtés ne forment pas quatre angles droits. Ce n’est pas une différence de nuance de blanc qui crée la forme du carré, comme on peut le croire sur l’oeuvre ici présentée – défi photographique pour quiconque veut la reproduire fidèlement –, mais bien l’orientation des coups de pinceau, l’épaisseur de la peinture déposée, le geste de l’artiste en somme. Plus de figure, seulement le geste, la peinture, mise en valeur, véritable sujet de la toile. Nous étions en 1918.
Le génie d’un homme, d’un groupe d’intellectuel en effervescence a fait exploser les cadres conventionnels : un pas pour l’histoire de l’humanité. Et pourtant, cet homme, entre 1935 et 1960, est tombé dans l’oubli. Peut-être est-ce parce qu’après l’austérité suprématiste, Malevitch est retourné à la figuration. Comment ? Un peu par hasard. Plusieurs années d’enseignement, d’écriture, de recherche, et une rétrospective de son oeuvre est prévue, à la fin des années 20. Pour l’occasion, il refait des tableaux : certains avaient disparu, d’autres étaient restés en Allemagne… Il en profite d’ailleurs pour en antidater certain, voulant être plus avant-gardiste encore qu’il ne l’avait été. Et il pense alors de nouveau la peinture et redonne sa place à la figure humaine dans ses tableaux.
L’histoire fascinante, et ici bien incomplète bien sûr, d’un homme plongé dans l’histoire complexe et conflictuelle de notre monde au début du XXe siècle. Des croisées entre la politique, l’art, la religion même. Qui a dit “moi aussi je peux le faire” devant une oeuvre suprématiste de Malevitch ?
aah melevitch, mondrian, les années 20-30 sont tellement passionnantes, le passage à l’abstraction tellement fascinant !
Bonjour !
Merci énormément pour ce texte, trs intéressant !
Je passe mon bac d’arts plastiques jeudi, et je compte citer Malevitch comme lune de mes référence, merci encore pour ce texte explicatif !
Celia