Fontaine, 1917/1964, 63 x 48 x 35 cm, Centre Pompidou.
Comble de l’innommable, horreur absolue, une pissotière au musée ! Encore une ineptie de l’art ? Non, juste le parfait exemple pour démontrer que l’art n’est pas seulement plaisir esthétique mais aussi “causa mentale“, comme disait le grand De Vinci. Une oeuvre-manifeste aussi. Et pas des moindres : elle est signée Marcel Duchamp, Rrose Sélavy pour les intimes.
Marcel Duchamp, figure incontournable de Dada (mouvement artistique et littéraire né à Zurich pendant la première guerre mondiale qui rejette la culture occidentale, refusant de faire de l’art pour l’art, et dont le but premier était de faire table rase) est le père du ready-made. C’est quoi cette bête ? Une nouvelle manière de voir l’art. Pour le grand provocateur Duchamp, l’artiste n’est pas un “bricoleur”, seule compte l’idée. Ainsi, l’expression artistique ne passe pas par la technique. Aujourd’hui, cela semble une évidence pour tous (quoique…) ; en 1913, date à laquelle naît le premier ready-made duchampien, c’est une petite révolution.
Le ready-made consiste à prendre un objet du quotidien et à le repenser pour lui donner une nouvelle fonction : celui d’oeuvre d’art. Pour Fontaine, vous l’aurez deviné, l’objet originel n’est autre qu’un urinoir pour homme qui a été retourné et signé par l’artiste “R. Mutt, 1917″. Mais qui est ce mystérieux R. Mutt et pourquoi diable l’artiste n’a pas signé de son véritable nom ? Car cette pissotière a une histoire. Et quelle histoire ! Duchamp faisait partie du comité de sélection d’un salon des artistes indépendants qui se réclamait haut et fort d’accepter n’importe quelle oeuvre à partir du moment où l’artiste payait les frais d’exposition. Bien malin, il décida de mettre en pratique ce sacro-saint principe et envoya la pissotière signé d’un nom d’emprunt. Un terrible scandale éclata : l’oeuvre était refusée ! Duchamp s’en servit alors et écrira des articles pertinents et révolutionnaires sous le nom « The Richard Mutt case », écrits qui ont véritablement marqué l’histoire de l’art du XXe siècle. En effet, outre les questions que cet objet soulève, par son aspect manufacturé et non réalisé par les mains de l’artiste, il y a celui du rôle du nom de l’artiste, qui sans nul doute influence et déforme l’appréciation d’une oeuvre…
Aujourd’hui, Duchamp vit toujours, à travers ses écrits et ses oeuvres. Paroxysme du ready-made : tous les ready-mades réalisées par Duchamp ont été perdus. Seule compte l’idée, les originaux ne sont que des chimères, pâles reflets d’une pensée. Là encore, le caractère sacré de l’oeuvre est malmené.
Je vous laisse en compagnie de mon p’tit Marcel.
(Dans le cadre de l’exposition Art of assemblage. Reproduit dans Duchamp du signe, pp. 191-192, Flammarion, 1994 © Succession Marcel Duchamp, Adagp, Paris 2007)
« En 1913 j’eus l’heureuse idée de fixer une roue de bicyclette sur un tabouret de cuisine et de la regarder tourner.
Quelques mois plus tard j’ai acheté une reproduction bon marché d’un paysage de soir d’hiver, que j’appelai « Pharmacie » après y avoir ajouté deux petites touches, l’une rouge et l’autre jaune, sur l’horizon.
A New York en 1915 j’achetai dans une quincaillerie une pelle à neige sur laquelle j’écrivis « En prévision du bras cassé » (In advance of the broken arm).
C’est vers cette époque que le mot « ready-made » me vint à l’esprit pour désigner cette forme de manifestation.
Il est un point que je veux établir très clairement, c’est que le choix de ces ready-mades ne me fut jamais dicté par quelque délectation esthétique. Ce choix était fondé sur une réaction d’indifférence visuelle, assortie au même moment à une absence totale de bon ou de mauvais goût… en fait une anesthésie complète.
Une caractéristique importante : la courte phrase qu’à l’occasion j’inscrivais sur le ready-made.
Cette phrase, au lieu de décrire l’objet comme l’aurait fait un titre, était destinée à emporter l’esprit du spectateur vers d’autres régions plus verbales. Quelques fois j’ajoutais un détail graphique de présentation : j’appelais cela pour satisfaire mon penchant pour les allitérations, « un ready-made aidé » (ready-made aided).
Une autre fois, voulant souligner l’antinomie fondamentale qui existe entre l’art et les ready-mades, j’imaginais un « ready-made réciproque » (reciprocal ready-made) : se servir d’un Rembrandt comme table à repasser !
Très tôt je me rendis compte du danger qu’il pouvait y avoir à resservir sans discrimination cette forme d’expression et je décidai de limiter la production des ready-mades à un petit nombre chaque année. Je m’avisai à cette époque que, pour le spectateur plus encore que pour l’artiste, l’art est une drogue à accoutumance et je voulais protéger mes ready-mades contre une contamination de ce genre.
Un autre aspect du ready-made est qu’il n’a rien d’unique… La réplique d’un ready-made transmet le même message ; en fait presque tous les ready-mades existant aujourd’hui ne sont pas des originaux au sens reçu du terme.
Une dernière remarque pour conclure ce discours d’égomaniaque :
Comme les tubes de peintures utilisés par l’artiste sont des produits manufacturés et tout faits, nous devons conclure que toutes les toiles du monde sont des ready-mades aidés et des travaux d’assemblage.»
